Un article bien intéressant sur les origines de la crise.
Jordan Belfort, ancien trader à New York
“S’il fallait faire une caricature d’un golden boy de Wall Street à l’avidité démentielle, Jordan Belfort, ancien trader à New York qui a purgé vingt-deux mois de prison pour fraude financière, s’imposerait.
Dans son ouvrage “Le Loup de Wall Street” (Max Milo, 601 pages, 24,90 euros) bientôt adapté au cinéma par Martin Scorsese, ce financier retiré des affaires se repent. Il raconte son histoire, sa soif de reconnaissance, son ascension puis sa chute. Avant les “affaires” Kerviel et Madoff, il dépeint un monde décadent où règnent argent, drogue et malhonnêteté.
Vous décrivez un univers financier dont les pratiques sont à la limite de la légalité. Votre histoire est-elle romancée ?
Tout ce que je dis est vrai. Cette histoire est la mienne. J’avais 23 ans quand je suis arrivé à Wall Street, et je n’avais pas dans l’idée de frauder. J’ai même été choqué par ce que j’ai découvert. Dans ce milieu, la frontière entre ambition et cupidité est ténue, et il est fréquent de dépasser les bornes. Si 90 % des gens sont honnêtes, 10 % ne le sont pas.
Que voulez-vous dire ?
Quand je suis entré chez L.F. Rothschild, j’ai découvert un monde délirant où les traders étaient les maîtres de l’univers et la consommation de cocaïne une pratique courante. Le seul objectif était de faire de l’argent. Ce que l’on nous demandait c’était de vendre des actions à tout prix. Quitte à offrir aux investisseurs des garanties qui n’étaient que verbales. Appelez ça des mensonges si vous voulez.
A vous lire, ces dérapages étaient monnaie courante dans la plupart des établissements…
Oui. Ce qui se faisait n’était pas tout à fait illégal mais amoral.
Pour quels motifs avez-vous été condamné ?
J’ai créé une société qui s’occupait de lever des capitaux pour des entreprises, de les introduire en Bourse et de vendre des actions à des investisseurs. J’étais assez doué pour les affaires, je gagnais 50 millions de dollars par an, 1 000 personnes travaillaient pour moi. J’ai transgressé les règles, j’ai manipulé des cours de Bourse et je l’ai fait à grande échelle. J’ai utilisé les possibilités de dissimulation offertes par les paradis fiscaux et j’ai placé de l’argent en Suisse.
Comment expliquer que la SEC, le gendarme des marchés, ait mis dix ans à vous épingler ?
L’incompétence et l’inefficacité de la SEC ne sont plus à démontrer. Elle s’est couverte de ridicule. Ma fraude n’était pas facile à détecter mais il suffisait d’enquêter. A la SEC, le problème est que le personnel ne reste pas assez longtemps pour boucler une enquête.
Pensez-vous, au même titre que le financier new-yorkais Bernard Madoff, symboliser les dérives de la finance ?
Oui, j’incarne sans doute ces excès. Mais ma fraude a conduit à faire perdre de l’argent à des personnes très riches. Aujourd’hui, les montants n’ont plus rien à voir. Un fraudeur peut ruiner tout un pays comme l’Islande.
La crise était-elle inévitable ?
Cette crise est le résultat de l’absence totale de régulation et de la connivence entre les financiers et les politiques. En passant au gouvernement, d’anciens dirigeants de Wall Street, tels Robert Rubin ou Henry Paulson, ont fait en sorte de limiter la réglementation pour défendre les intérêts de financiers. Ils ont encouragé la spéculation et les banquiers ont, en toute légalité, mené le système au chaos. Mais si quelqu’un avait dit stop, oui, cette crise aurait pu être évitée.
L’administration Obama peut-elle mettre fin à ces excès ?
Oui, nous allons assister à une “rupture éthique”, avec plus de morale et de partage des richesses. Mais attention l’histoire se répète.
Connaissez-vous Jérôme Kerviel ?
Je ne le connais pas, mais j’ai le sentiment qu’il est un produit du système. Il a voulu gagner de l’argent et on l’y a encouragé. Pour cela il a été trop loin mais il n’a pas volé, il a perdu.”
Article paru dans l’édition du 23.04.09.
